Préservez votre santé
Jean-Michel LOUKA
Psychanalyste
Aliter l’halitose ?
Mâchouillant manifestement un chewing-gum, mais flottant dans un parfum improbable, bien que dégageant à chaque articulation de ces dires une odeur assez caractéristique, elle se décrit au psychanalyste ainsi : trop laide, trop petite, trop grosse, pas assez de charme hérité, dit-elle, de sa chypriote de mère. Elle m’annonce tout de go que, même « les yeux bandés », ici, elle brûle d’envie de « se séparer » ! Je m’entends m’abstenir d’un : « Qui ? Se séparer de qui ? ».
Alors elle déroule. Ce message sibyllin : « bouche ». Elle veut voir sa bouche prononcer le mot « bouche », car selon elle : « les mots, et même - elle insiste – ce que vous, les psychanalystes, vous appelez les signifiants, sont tous des simulacres ». Elle souligne le terme « simulacre », elle y revient, elle dit qu’elle le « voit prononcé par sa bouche comme sa bouche prononce le mot « bouche ».
Elle a l’idée, dit-elle, que « nous sommes environnés, voire entourés ou plutôt enveloppés, précise-t-elle, de formes - le langage, les images – qui nous « dissimulent quelque chose ».
Elle ajoute, mezzo voce : « J’ai le sentiment qu’un je ne sais quoi de particulièrement subtil et d’ambigu est là, tapi derrière ces pièges. » L’odeur devient envahissante dans le cabinet.
Elle enchaîne… « Hypnotisés, nous dansons tous, oui tous !, nous dansons tous sur des cadavres » et , se rencognant dans le fauteuil qui me fait face, elle me jette : « Vous le savez comme moi, le non-dit, la transgression, l’illusion, l’étrangeté affleurent derrière toute chose comme si tout était recouvert, enveloppé, d’une… (elle hésite, puis lâche) ODEUR (ce mot fuse dans sa bouche), et il suffirait de pouvoir passer dessous, mieux, au travers, pour atteindre ce qui est réel, mais on n’y arrive pas, alors, il faut chercher toujours un moyen de passer à travers. »
« Cette odeur voile, me dit-elle, voile et nimbe en même temps ce qui ne peut se voir » (sa détresse,…sous peine d’aveuglement ?). Elle se compare alors à un…périanthe (ensemble des enveloppes - calice et corolle – situées autour des organes reproducteurs de la fleur). Mais un périanthe d’odeurs, précisera-t-elle, ou un palimpseste de parfums dira-telle aussi une autre fois. Elle épelle le mot périanthe, assez dubitative au demeurant sur mon niveau de connaissance botanique.
« Vous ne semblez pas vous rendre compte que je progresse par vagues, longues et courtes, fuyant comme la peste les poncifs. Et lorsque je tombe, tels NOUS ici (elle dit « nousss » comme sa bouche fuse lorsqu’elle prononce le mot « bouche »), dans un lieu commun, je présente mes excuses assorties d’un « comme on dit ». »
« Comme on dit ? », dis-je, première ponctuation, essai d’aiguillage posé là pour voir si ça change de voie/voix ?
« …Comme on dit : …PUER ! » (toujours cette même bouche qui fuse prononçant le mot « bouche »).
Alors m’éclaire-t-elle, soulagée :
« Puer, c’est être privé. Quand je pue, je suis privée de quelque chose, de la disposition de quelque chose, de sa possession. »
« De quelque chose… ? », dis-je.
« De quelque chose…, en fait non…, surtout, essentiellement de QUELQU’UN » (à nouveau ce chuintement de bouche qui fuse comme pour le prononcé du mot « bouche » dans sa bouche).
« Oui, à ce moment je cesse d’avoir. Je cesse d’avoir une partie, un bout, comme un petit-bout-de-moi, de soi, de mes facultés physiques ou morales à moi, comme on dit, ou même une habitude à laquelle je m’étais, allez savoir pourquoi, comme habituée. Je sais, c’est un savoir combien de fois refusé, que je peux puer de mes cheveux lorsqu’ils sont sales, ou d’ailleurs, pire, je peux puer rien qu’à ma vue, dans le regard de l’autre,…ou du mien ! Mais, aussi, je peux être puante de gaieté, ou plus cruellement, on m’a déjà dit que ma beauté, parfois, puait. Mais, je vous avouerai plutôt que je pue parce que je fume…et même plus,…je bois ! Oui, je bois et je sens mauvais de la bouche. J’ai une mauvaise haleine. Je suis une malodorante. Je voudrais abandonner cette puanteur… La perdre plutôt, …et au plus tôt. Cette fichue habitude de boire, « la bite rude », je dis quand j’en ai un dans le nez, …dans le nœud quoi ! En disant cela, vous voyez, je perds un peu la tête…de nœud, et je deviens vulgaire, ajouta-t-elle presque imperceptiblement (ou bien je crus lire en fait sur ses lèvres cette expression triviale à peine prononcée par sa fusante bouche).
Puis, soudain, elle lâche alors, sans ambages : « Vous allez m’aliter pour cela ? », un peu comme elle aurait dit « vous allez m’enfermer pour ça ? ».
Moi : « ??, vous « aliter »… ? »
Elle : « M’aliter parce que je pue… ?! »
Moi : « Vous demander de vous allonger sur le divan, vous voulez dire ?! On n’alite pas l’halitose ! On examine ses causes, somatiques et/ou psychiques. Mais, dans ce cabinet, sur ce divan, on analyse un sujet et ce qui l’a causé à s’exprimer, même inconsciemment, par un tel symptôme, particulièrement honteux, comme vous l’étiez, honteuse vous-même de cette halitose, tout à l’heure, en pénétrant un peu éméchée dans ce consultoire.
Elle : « Ah bon, vous, on peut dire que vous m’avez en odeur de sainteté ! Et ça s’appelle comme cela ce qui fait qu’on me fuit ? L’halitose ?! Pourrai-je m’en séparer … ? »
Moi : « Classiquement, FŒTOR EX ORE , c’est du latin, est la mauvaise haleine d’origine buccale, HALITOSE, encore du latin, de halitus qui veut dire « vapeur », est la mauvaise haleine dont l’origine ne provient pas de la bouche. »
« Oui,…bon,… eh bien, après avoir été consulter, de ma part, si nécessité il y a, quelques stomatologue ou chirurgien-dentiste, gastro-entérologue ou autre pneumologue, revenez me parler, …par exemple… la semaine prochaine ! »